Arts vivants | théâtre
Tous deux patients artisans, le chorégraphe-danseur Christian Ubl et le jardinier-écrivain Gilles Clément aiment arpenter leurs terrains de jeu : la scène pour l’un, le jardin pour l’autre.
Entretien avec Gilles Clément et Christian Ubl
F comme ?
Gilles : La lettre F fait penser en priorité à “Femme” sans plus, ce n'est pas le cas de la lettre H pour l'homme qui renvoie à Hétero ou Homo, il y a de quoi s'y perdre!...
Christian : Fragilité - Celle du vivant, celle des corps, celle des écosystèmes, celle de tout instant.
Quelle est la genèse du projet ?
C : Le projet est né d'une envie de sortir de la scène classique du type « duo » pour aller vers une écriture hybride au plateau entre deux pratiques différentes mais en lien avec le vivant. À la fois investir le mouvement et le texte au plateau pour construire une conversation physique et un vagabondage verbal autour du monde du vivant avec sensibilité, humour et authenticité.
Pourquoi 3 bis F pour ce projet ?
G : c'est aux organisateurs (trices) du programme de fournir une réponse. On ne m'a pas demandé mon avis mais si la question m'avait été posée, j'aurais dit que c'est une bonne idée. Dans ce spectacle il y a une grande liberté des mots et des gestes.
C : J’ai commencé mon parcours en tant qu’artiste, chorégraphe au 3 bis F avec ma compagnie en 2005-2006, il y a 20 ans... et ce retour au 3 bis F offre une résonance particulière à mon histoire en lien avec cette création avec Gilles Clément. Ce retour au 3 bis F est important et symbolique à la fois. Le lieu est un espace de "cohabitation" inhabituel comme notre duo pour faire dialoguer un jardinier-paysagiste et le corps dansant. Il permet de réunir deux pratiques dans un temps et espace au service d’un récit : la poésie, de l’humour et du mouvement.
Comment travailles-tu ?
G : Comment je travaille ?... Aucune idée ! Je n'ai aucune méthode obligée car tout change en permanence. Je ne refais jamais deux fois le même projet, il s'agit à chaque fois d'une proposition qui prend en compte le contexte, la biodiversité naturelle et culturelle, le ressenti de mon propre corps dans l'espace concerné.
C : Je ne suis pas parti d'un texte figé, mais d'une écoute et d’un dialogue avec Gilles pour extraire ensemble un fil conducteur au service d’un voyage sensible. L'improvisation structurée a été une pratique pour poser un cadre et trouver des situations cocasses. La danse nourrit le texte, et le texte devient une partition dansée pour le corps.
C'est une méthode de travail organique, comme des graines dans la terre qui se réveillent un jour ou une pousse de plante qui cherche la lumière (scénique ou naturelle) pour se développer et nous faire sourire.
Comment cohabites-tu avec ta folie ?
G : Je cohabite très bien avec ma folie puisqu'elle fait partie de moi. Chaque être humain est différent. Ce qui peut être considéré comme une folie par d'autres n'est qu'un état de nature chez chacun de nous.
C : La "folie" ici dans ce projet pourrait être vue comme une forme de liberté d’expression ou aussi de refus des normes ? Elle prend place sous la forme de différentes danses et situations incongrues, comme un outil et échappatoire vers d’autres réalités et de la poésie. Peut-être le corps dans ce projet est une manière de donner forme à ce qui déborde ou ne peut pas être exprimé de la même manière par les mots. Ici je dirai, la "folie" devient une matière artistique, une force créatrice plutôt qu'un poids.
Qu’est-ce que t’évoque l’idée de « futurs fantômes » ?
G : “Futurs fantômes” ????.... Je ne suis pas sûr que les fantômes soient prévus pour un futur. Ils me semblent n'exister que dans l'imaginaire des humains au présent même si leur existence n'apparaît jamais. Le fantôme est un rêve.
C : En premier lieu, il me vient le mot « disparition » si je pense aux fantômes et ce qui est en train de s'effacer du vivant… (Espèces, parfois des paysages, des mémoires, des présences des corps… etc.). Mais les fantômes ne sont pas seulement des morts, ce sont certainement aussi des présences qui nous guident indirectement. Peut-être vers des futurs possibles que nous n'avons pas encore compris ? Mais qui hantent déjà notre présent…. Qui sait ?! C'est aussi une invitation à ralentir et à prendre soin de ce qui n'est pas (encore) visible…