Señora Serpiente
Résidence soutenue par la Fondation de France
Originaire du Chili, Señora Serpiente a grandi au contact de la nature de la région centre-sud du pays. Marquée par cet environnement, une relation sensorielle nourrit profondément sa pratique. Arrivée à Paris en 2016 pour poursuivre des études en éducation, elle développe parallèlement une pratique artistique autodidacte fondée sur les techniques textiles — crochet, broderie et couture — qu’elle associe à d’autres médiums. À la croisée du féminisme et de la défense des territoires, son travail cherche à rendre sensibles les liens cycliques et d’interdépendance qui unissent les êtres humains et non-humains. Par la création et les pratiques collectives, elle explore des manières d’habiter le monde fondées sur la gratitude et le soin.
Entretien Paula Jouannet – Señora Serpente
F comme ?
Comme le Fil, celui qui relie. Celui que j’utilise pour la couture, la broderie. Tout est tissage, liens entre les vivants.
Quelle est la genèse du projet ?
À la suite d’un problème de santé. Je ne pouvais plus utiliser ma main, car j’avais un problème au poignet. J’ai dû subir plusieurs traitements Cela a été très déstabilisant pour moi, car je suis quelqu’un de très manuelle et sensitive. D’où l’idée - voire besoin - de concevoir un rituel de guérison. J’étais aussi intéressée par les ex-voto, des objets qui remontent à l’Antiquité et qui sont liés au pouvoir et à la magie. C’est le don d’un objet contre un vœu. Dans de nombreuses églises d' Italie ou de Grèce, il y a beaucoup d’Exvoto anatomique, qui témoignent des demandes de guérison pour les parties du corps qu’ils représentent.
Dans ces objets, Iil y a intrinsèquement l’idée de réciprocité, de don. Tim Ingold, anthropologue anglais, distingue la perspective du vivant en tant que don de celle du donnée, au sens que la première reconnaît tout ce qui à pu contribuer à l’existence du vivant, lorsque la deuxième perçoit la terre comme une matière inerte et passive. C’est pour moi une forme de rapport au monde très ancienne qui perdure et qui va à l’encontre des valeurs d’une société capitaliste.
Les rituels permettent de naviguer dans les relations d’interdépendances avec les objets. Se sentir en interaction avec les objets.
Pourquoi le 3 bis F pour ce projet ?
Lieu unique à la croisée de l’art et du soin qui a une résonance avec mon projet.
J’ai répondu à l’appel à projet « jardin nourricier », par rapport à la philosophie du vivant, défendu par les paysagistes du 3 bis F et adeptes du paysagiste et penseur Gille Clément.
Comment travailles-tu ?
Le désordre est inhérent à mes envies de création. Ce sont des moments de fuite, de liberté et d’émerveillement. Mes gestes minutieux me permettent de glisser dans un état de connexion au monde. Je travaille avec les matières, comme la laine, le tissu et plus récemment avec la peau des fruits. Plus particulièrement avec la peau de la pomme. Ce fruit est très présent dans la culture occidentale, passant par la mythologie grecque (la pomme d’or) et dans la religion chrétienne, comme symbole du péché. Ce fruit rejoint mes recherches sur le féminisme, dans l’envie de subvertir sa charge symbolique. J’ai eu envie de plonger dans ce fruit en tant que matière vivante, sachant que l’acte de manger est celui de plus intimité : ce qu’on ingère passe à notre intérieur au même temps qu’il nous constitue.
Comment cohabites-tu avec ta folie ?
Pour moi, la folie, c’est l’endroit, où l’on ne peut répondre à la demande sociale. Comme un point de fuite, un élan de liberté. Si elle n’existe pas, la vie est plate, sans intérêt. La folie est nécessaire, elle permet d’insister sur certaine passion. Pourtant la distinction entre sains et fous a également été utilisée dans nos sociétés modernes comme un prétexte pour marginaliser de façon arbitraire.
Qu’est-ce que t’évoques l’idée de « futurs fantômes »?
Je pense aux fantômes créés par le monde numérique. Les relations à travers les réseaux sociaux sont fantomatiques. Par des reconstructions à partir de bouts d’informations personnelles, donc reconstructions arbitraires qui habitent cet espace, la big data crée des images monstrueuses, voire fantomatiques, de ce que nous sommes.
Je m’intéresse et crois aux fantômes. J’ai vu dernièrement une émission sur les fantômes dans l’émission sur Arte « des idées larges », et lu un roman de Gregory Delaplace, que je recommande vivement.