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ARTISTES EN RÉSIDENCES

Maïra de Oliveira Aggio

RÉSIDENCE DE CRÉATION - JUIN 2027  
Maïra de Oliveira Aggio
©Georges Cier
Maïra de Oliveira Aggio

Maïra de Oliveira Aggio est artiste-auteure pluridisciplinaire et chercheuse, originaire du Nord et du Nord-Est brésilien. Trapéziste confirmée, elle revendique aujourd’hui une pratique des acrobaties élargie au champ des idées. Son solo Macadada a notamment donné naissance à la traduction, par les éditions Wildproject, du livre La terre donne, la terre veut d’Antônio Bispo dos Santos, philosophe quilombola brésilien. Sa pratique mêle les disciplines artistiques et les enjeux écologiques, sociaux et contre-coloniaux qui lui sont chers. 


ENTRETIEN AVEC MAIRA DE OLIVEIRA AGGIO


  • F comme ?  

Fête


  • Quelle est la genèse du projet ?


« desafogadas – non-noyées - undrowned » naît comme idée de projet de recherche-création grâce à la rencontre avec le livre d’Alexis Pauline Gumbs, « Leçons féministes Noires apprises auprès des mammifères marines » lors de l’exposition « Cosmogramme - Éloge de la submersion» à Marseille, Belsunce, à la Compagnie. 

Tout de suite j’ai eu envie de demander à la communauté marronne, quilombola, brésilienne, du Jatobazinho, dernière à détenir un savoir-faire incroyable de tisser des hamacs à partir d’une fibre végétale (une broméliacée appelée « caroá », native du biome brésilien , la Caatinga ) d’en fabriquer un hamac de 10 mètres de long. Un hamac-baleine. Et j’ai invité trois autres femmes afro-descendantes de plusieurs origines pour créer un spectacle où le défi était celui de raconter nos profondeurs, nos mémoires de l’Atlantique Noir, à partir de la suspension aérienne. 

Je cherche un cirque à ne pas couper le souffle. Mais plutôt à redonner le souffle, à partir des leçons magnifiques des mammifères marines, qui nous partage Alexis dans son livre. 

 

  • Pourquoi le 3 bis f pour ce projet ?


C’est marrant, avant de décider d’être circassienne, trapéziste, j’ai voulu être psychiatre. Pour rejoindre la lutte anti-manicomiale (lutte anti-asilaire). Une de mes inspirations était Nise da Silveira. Première femme brésilienne à devenir médecin dans le pays, au XXème siècle. Elle échangeait des correspondances avec Jung. Et elle est à l’origine du musée de l’inconscient à Rio de Janeiro, qui regroupe des œuvres des patients, « ses fous », qui se traitaient surtout à travers la pratique artistique. Comme amatrice des pensées de Foucault je crois que nous comprenons une société et ses racines à partir de la façon avec laquelle elle est en relation avec la folie. L’art et la folie sont voisines. Comadres. Je vois le 3 bis F comme un lieu qui fait de la frontière entre ses « amies » une frontière organique, une frontière qui permet les échanges, dialogue, Relations…
Cette sensibilité m’attire en tant qu’individu mais surtout en tant qu’artiste-créatrice et je suis particulièrement touchée et heureuse de pouvoir partager cette étape de création dans ce lieu qui respecte la psyché, la folie, l’art et donc la vie en soi. 

 

  • Comment travailles-tu ?


De façon sans doute polymorphe. La notion du travail en soi m’est controversée. Je suis convaincue que le travail tel qu’il nous est présenté est une prison, surtout vis-à-vis de la créativité. Je travaille comme quelqu’un qui n’aime pas travailler. J’ai appris avec Antônio Bispo dos Santos, auteur de « La terre donne, la terre veut », philosophe marron brésilien, quilombola, qui élabore une pensée contre-coloniale, que la notion de travail dans le monde colonialiste occidental, euro-chrétien-monothéiste, est lié à la souffrance, au châtiment, à la culpabilité et à l’épuisement des ressources. Je peux ainsi dire que je travaille en évoquant souvent les forces contre cette nature même du travail. Je travaille et crée comme quelqu’un qui vit pleinement. Et la vie, ainsi que l’art, ne sont pas pour moi déconnectées. De la même façon que le corps et la pensée ou la nature et la culture sont intrinsèquement liés.

 

  • Comment cohabites-tu avec ta folie ?


Ma folie est ma partenaire dans mes processus de création ou d’analyse et réflexions sur ce monde dans lequel nous vivons, ou plutôt ces mondes avec lesquels nous sommes en Relation. Je pense d’ailleurs que ma folie me permet de prendre conscience de cette pluralité de mondes et elle m’aide à être aussi une traductrice des mondes et des espace-temps. 

 

 

  • Qu’est-ce que t’évoques l’idée de « futurs fantômes » ?


Ça m’évoque la peur. Les fantômes ne sont pas pour moi dans l’ordre d’un monde invisible nourrissant ou vivant, mais plutôt l’inverse. Différent des esprits ou des divinités auxquelles je peux être liée, les fantômes m’évoquent le vide. Comme un esprit vidé de spiritualité. Et « futurs fantômes » me fait peur dans le sens que ça me projette vers des futurs vide de sens, vide de vie. J’imagine ce que j’ai l’impression de voir déjà venir, une humanité destituée de son vivant et qui se  « zombiefie ». Comme a dit Vandana Shiva un jour au MUCEM, à Marseille, notre défi universel est de ne pas devenir des zombies. Je me dis donc qu’il faut combattre les futurs fantômes. Et défendre les futurs vivants ou des futurs ancestraux.