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Trois milliards et demi d’habitants de la planète vivent depuis plusieurs semaines le confinement et la distanciation physique, partageant paradoxalement une expérience commune d’une ampleur sans précédent à l’échelle mondiale. Qui peut dire aujourd’hui quelles seront les séquelles de cette épidémie sur l’ordre social à venir ? Le 3 bis f, dont le sens de l’action, la vocation sont intimement liés au fait d’être implanté au cœur du Centre Hospitalier psychiatrique Montperrin à Aix-en-Provence, en y inventant au quotidien depuis plus de trente ans une hospitalité toute particulière, vit une situation inédite. Un arrachement à son contexte d’autant plus clivant qu’il suscite une coupure radicale, une division nette entre les deux composantes essentielles de son projet, qui se nourrissent constamment l’une et l’autre dans une étroite organicité : l’art et le soin. L’état d’urgence sanitaire aura, temporairement, privé les circulations permises par cette conjugaison vertueuse, porteuse de cette nécessaire altérité, se déclinant dans tout ce qui peut être « autre » : autres relations, autres espaces, autres statuts, autres paroles, autres temporalités, autres états, autres sensations… Nos pensées vont bien sûr, en ces temps douloureux, aux plus fragiles, personnes hospitalisées, patients de tous bords, en tout lieu. Comment ne pas rendre un hommage vibrant à tous les hospitaliers, dont notre infirmière Silvia, que l’urgence de la crise sanitaire a appelé à réintégrer un autre service de l’hôpital depuis le 16 mars ? Un hommage profond à tous les soignants que l’on savait déjà malmenés et en souffrance avant que n’apparaisse le Covid-19 ? C’est de cette communauté de soignants, plus que jamais âprement engagée, militants quotidiens de notre humanité, clé de voûte de l’ensemble du corps social, dont nous souhaitons aussi prendre soin. Prendre soin des communs, des relations, du collectif, de la continuité du vivant. Construire ensemble une société ayant le souci de tous, où chacun a sa place et dans laquelle humanisme, art, soin, transmission sont les piliers. Rêver à un réveil politique, à cet élan collectif qui s’amorce au-delà des clivages de secteurs, de classes, de générations, pour ne pas revenir au « monde d’avant », à un modèle de développement aberrant, celui d’un effondrement annoncé. Briser notre dépendance à la croissance. Se rappeler de l’essai Il faut s’adapter de la philosophe Barbara Stiegler, (Gallimard, février 2019), réflexion critique sur les facteurs environnementaux des maladies et sur nos organisations sociales ; de la « théorie du donut » de l’économiste Kate Raworth (2018) : choisir la petite courbe de nos besoins essentiels et minimaux plutôt que la grande courbe qui met en péril notre existence. Œuvrer, à notre échelle, à créer les conditions de la capacité collective, au pouvoir d’agir. Le 3 bis f reprendra, à partir de la date annoncée du déconfinement le 11 mai, une part de son activité, amputée de cette porosité permanente qui le caractérise et au sein de laquelle artistes, patients, soignants, publics extérieurs à l’hôpital de la société civile se croisent, puisque nous ne reprendrons les rendez-vous publics qu’en septembre. Vivier artistique multiforme et atypique, le 3 bis f accueillera ainsi dès que possible les artistes en résidence, dans le respect des principes de sécurité conformes aux mesures sanitaires gouvernementales et en dialogue avec le Centre Hospitalier Montperrin. Avec toutes les structures artistiques et culturelles partenaires du territoire, notre engagement auprès des artistes, à l’heure où le danger de la mise à l’arrêt de la création artistique guette, est d’une nécessité absolue. Les projets artistiques de Charlotte Perrin & Hélène Bellenger, Anima Théâtre, Emma Gustafsson & Laurent Hatat/Cie Anima Motrix, Marie Lelardoux/Cie Emile Saar, Edith Proust, Manon Avram/Cie KO. com, Mathilde Monfreux/ Cie Les Corps Parlants, Marie Ilse Bourlanges & Elena Khurtova, interrompus ou risquant de l’être, sont autant de projets initiés au 3 bis f auxquels nous demeurerons fidèles, dès que possible ou la saison prochaine. Cette période, qui a étrangement coïncidé avec celle de mon arrivée à sa direction, nous aura permis, avec l’équipe, de prendre ensemble un temps de recul, de réflexion, de réinterrogation des pratiques, des usages, de nous poser, collectivement, encore et toujours la question du sens, telle qu’elle habite le projet depuis qu’il a vu le jour au début des années quatre-vingt. Car, si le monde a changé, le pari constamment renouvelé de la force de la fabrique de nos imaginaires, lui, demeure, plus que jamais. Nous avons hâte, avec toute l’équipe du 3 bis f, de vous retrouver. Jasmine Lebert 29 avril 2020 . Image © Laurent Garbit "En toute sérénité" - Saison 2015-2016 / 3 bis f