HUGO DEVERCHÈRE AVEC ELSA DI VENOSA

THE CRYSTAL & THE BLIND [PART 2]

« Yet I found that I did envy the Biospherian’s original shared belief in a common dream, their real faith in « all possibilities, » that together they could create their own script, even their own world. [4] » Rebecca Reider The Crystal & the Blind bouleverse les échelles spatiales et temporelles pour nous rendre témoins du processus d’apparition d’un récit de science fiction et de son contexte. Là-bas, les archives d’un centre de recherche spatial américain, mêlées à de grands récits d’anticipation, ont été réunies et composent désormais la mémoire et l’imaginaire d’une intelligence artificielle. personnage absent mais pourtant omniprésent, créateur et narrateur d’une histoire rendue tangible à travers des formes constitutives d’un ensemble vivant, ses humeurs et évolutions sont influencées par l’étude des constantes vitales d’un écosystème développé par la Nasa. Ici, les fragments de ce récit fictif et les indices d’un nouveau monde s’infiltrent et colonisent l’espace pour recouvrir peu à peu le lieu et ses abords d’une réalité nouvelle. ORBIS « Le rapport de la fiction à la science, dans la science fiction parait être généralement le suivant : il s’agit d’imaginer un futur fictif de la science qui modifie - souvent accroît - ses possibilités de connaissance et de maitrise du réel. Le rapport de l’homme au monde se trouve changé en vertu d’une modification de la connaissance scientifique qui lui ouvre des possibles inédits. Les possibles futurs, quels que soient leursbouleversements, se tiennent donc, au sein de la science-fiction, dans l’orbe de la science. » Quentin Meillassoux Métaphysique et fiction des mondes hors-science (2009) Dans l’Antiquité, Aristote définissait l’homme comme « le vivant possédant le langage ». Il permet à l’homme de penser et de communiquer ses idées. Tout énoncé, par l’emploi d’une syntaxe communément partagée, régissant la nature et les relations des mots, produit du sens et de la connaissance. Or, aujourd’hui, nous avons intégré dans nos habitudes, le recours à un élément tiers. Pour répondre à une question ou chercher le sens d’un mot qui nous échappe, nous nous tournons volontiers vers une source artificielle ; car « Google knows ». Et c’est ainsi que chaque jour, les réseaux reçoivent et engrangent plus d’informations que ce qu’un être humain ne pourra jamais absorber en l’espace de toute une vie. Les données génèrent d’autres données, des algorithmes spéculent sur le cours des choses - sur le réel. The Crystal & the Blind [Part 2] est une exposition, un récit et une expérience dont nous sommes les témoins, en temps réel. Au sein d’une architecture aux allures de décor de cinéma, se jouant de la distance entre espace extérieur et intérieur, le statut des objets et la nature des documents rassemblés sont incertains. Pour leur analyse, le recours à l’anamnèse [5] , c’est-à-dire revenir sur une mémoire du passé, semble de rigueur. D’une part la mémoire d’un lieu, celui de Biosphere II, un immense complexe de 1,27 hectares [6] implanté dans le désert de l’Arizona. Construit à la fin des années 80, ce lieu singulier devait permettre l’étude de la reproductibilité et du maintien d’écosystèmes confinés et habitables, dans le cadre de recherches liées à la colonisation spatiale et à la conquête de nouveaux mondes, à une époque où l’intérêt des gouvernements et du public décroissait fortement en la matière. La retransmission en direct du dernier alunissage américain en 1972 rassemble moins de téléspectateurs qu’une émission de variété. L’édification et la mise en œuvre du projet, représentant un investissement évalué à 200 millions de dollars, portées par deux hommes, John Allen et Edward Bass témoignent d’une volonté de réactiver l’engouement populaire en bâtissant un contexte voué à être autant un centre de recherche qu’un plateau propice à la production d’une véritable épopée de science-fiction en direct à la télévision. Son architecture elle-même, n’est pas sans rappeler le vaisseau spatial du film Silent running (Douglas Trumbull, 1972) ou le dôme géodésique de Buckminster Fuller. En considérant que la Terre est Biosphère I, Biosphere II constitue le plus grand système écologique fermé jamais construit, composé de différents écosystèmes : une forêt tropicale humide, un océan avec sa barrière de corail, une mangrove, une savane, un désert, un terrain réservé à l'agriculture, un habitat humain avec ses quartiers privés et ses lieux de travail, ainsi qu'un étage en sous sol pour les installations techniques. Son étanchéité permet aux scientifiques de mesurer chaque modification de l’air, de l’eau et du sol, ainsi que l’état de santé de l’équipage humain. Deux missions ont été menées dans le dôme scellé. La première réalisée entre 1991 et 1993 aura duré deux ans. La seconde, six mois en 1994. Toutes deux se sont soldées par des échecs, la première pour cause technique et la seconde, humaine. Depuis 1996, le site se concentre, sous des directions successives universitaires et privées, sur l’observation des effets du réchauffement climatique.  L’Écosphère, quant à elle, se trouve à une toute autre échelle. Il s’agit d’un éco- système viable le plus élémentaire, développé par la NASA après les programmes Apollo (1961-1975). Créé par le Dr. Joe Hanson et le Dr. Clair Folsome, l’étude portait sur l’analyse de la biosphère pour alimenter la recherche sur les systèmes biologiques nécessaires à la création et l’autonomie des stations spatiales. Ces études ont abouti à la création d’un petit globe de verre de 10 cm de diamètre reproduisant de manière simplifiée l’écosystème de notre planète. Il se compose d’une solution saline, d’algues, de coraux et d’air (essentiellement du dioxygène et du dioxyde de carbone) et est peuplé par des micro-organismes et une espèce rare de micro-crevettes. Les deux projets de recherche, Ecosphère et Biosphere II, sont intrinsèquement liés, la création du centre de recherche américain s’étant appuyé sur les conclusions du programme Ecosphère tout en constituant une sorte de prolongement utopiste et à grande échelle de ses potentialités. Lors de leur visite à Biosphere II, Hugo Deverchère et Elsa Di Venosa ont récolté des documents (archives, données, retranscription d’émissions télévisées, journaux de bords des missions et plans originaux de la structure), réalisé des prélèvements de corail, roches, micro-organismes, ainsi que des images et vidéos des différents espaces. Les données textuelles, auxquelles ont été incorporées de grands récits littéraires et cinématographiques de science-fiction (Jules Verne, Arthur C. Clarke, Douglas Trumbull, Stanley Kubrick...) ont été soumis à un algorithme d’intelligence articifielle spécialement développé grâce à un partenariat entre le Fresnoy et le pôle de recherche informatique de l’université polytechnique de Mons, en Belgique. La façon dont cette mémoire désormais hybride est alors réécrite, réinterprétée et ré- agencée par l’algorithme est modulée en temps réel à l’aide de capteurs et d’une caméra, fixés sur l’orbe de l’Écosphère, relevant ses différentes constantes vitales. Ces données sont analysées et transposées en direct dans l’espace d’exposition, permettant la création d’un espace agissant comme le déploiement de ce monde à l’intérieur du monde, potentiel et virtuel, contenu dans l’objet scientifique. Les variations de température, de luminosité et d’humidité conditionnent l’apparition et/ou la disparition de formes sur des images d’archive de Biosphere II imprimées grâce à de l’encre thermosensible, le développement d’un micro-organisme unicellulaire, de plantes ou encore de cristaux, opérant par contamination progressive de l’espace. Vidéo du montage de l'exposition