Ian SIMMS

LES ESPACES AUTRES : PASSAGES

Ian Simms est un artiste de nationalité britannique né en 1961 à Johannesburg, où il vécut jusqu’à son exil en 1983, lorsqu’il refuse de se soumettre à la conscription. Il poursuit depuis la Grande-Bretagne une activité militante à l’encontre de l’Apartheid, avant de s’installer dans le sud de la France. Il y vit et travaille depuis plus de vingt ans. L’exposition « Les espaces autres : passages » clôture la résidence de création pour le lieu de l’artiste au 3 bis f. L’espace d’exposition est occupé par une installation, un espace mental, fragmenté, qui délimite un espace intérieur dans un espace autre, celui de l’ancien pavillon de contention pour femmes du 3 bis f. L’espace autre, ou hétérotopie, c’est pour Michel Foucault celui de l’hôpital psychiatrique, celui de la prison, de la maison de retraite, du cimetière, mais aussi la maison close, le village de vacances, le jardin, le bateau. Ces espaces représentent des territoires ouverts ou fermés, souvent surveillés, contrôlés, sécurisés, réglementés. Leur fonction détermine leur organisation. Ils constituent autant de cités dans la cité, tout en demeurant physiquement en sa périphérie. Dans ses travaux antérieurs (Si jamais je rentrais… j’habiterais un centre commercial, 2003-2013 - Establishing Territory #1, 2007), Ian Simms s’empare de leurs manifestations les plus contemporaines, le centre commercial et le gated community [5]. Ces mirages d’utopies réalisées, espaces concrets abritant l’imaginaire, comme extraits des romans que J.G. Ballard, constituent des « mythes de notre futur proche [6]. », constructions relevant d’un espace psychologique, d’un espace intérieur. Dans l’espace d’exposition, Ian Simms ouvre un passage d’un espace à l’autre, crée un espace dans l’espace. L’installation, se déploie sous la verrière, cohabite avec les murs d’origine en granito ocre et carreaux de terre, le couloir panacoustique, les cellules d’isolement aujourd’hui vacantes. Sur le papier peint qui recouvre deux pans de la structure de bois, cinq caissons lumineux. Les couleurs des photographies, tour à tour à dominantes froides ou chaudes, résultent pour les premières de la technique de captation de l’image et pour les secondes du passage du temps sur les négatifs. Ce corpus est un ensemble de paysages, sauvages, désertiques, semi-urbains. Les plus anciens ont été photographiés dans les années 1930, les plus récents datent des années 1950 et, pour quatre d’entre eux, prélevés dans le fond d’archives sur l’Afrique du Sud à Paris. Le cinquième est un paysage désertique du Sahara réalisé par Ian Simms en 1987. Cette photographie constitue, de manière presque anonyme, la seule « œuvre » de l’artiste dans le corpus présenté. Ce retrait volontaire participe d’une pratique de l’archive, au sens warburgien, centrale dans la démarche de l’artiste, au même titre que la collecte et la citation. C’est dans la juxtaposition de fragments que l’œuvre émerge, fait sens. « Fragmentaire » est également l’un des qualificatifs des écrits qui constituent les deux références principales de l’exposition : Le Livre des passages de Walter Benjamin et La Foire aux atrocités (1969) de J.G. Ballard. Si cet aspect tient de la forme, Ian Simms explore leur caractère anticipatif de l’utopie politique de la modernité pour l’un et sa réactualisation contemporaine pour le second. C’est ainsi qu’il prélève dans La Foire aux atrocités, treize « images » décrites par l’auteur ou récurrentes dans l’ouvrage, voire dans son œuvre. Il rentre la description de ces images mentales de Ballard sur un moteur de recherche. Spectro-héliogramme du soleil, façade à balcons de l’hôtel Hilton (Londres), Chronogrammes de E.J. Marey, reproduction de Pièges pour un avion de jardin par Max Ernst, séquences fondues de Little Boy et de Fat Boy (bombes atomiques de Hiroshima et Nagasaki), Pontiac blanche ou encore portrait de Jayne Mansfield en collage, sont tirés sur papier photo. Suivant le protocole établi par Hollis Frampton, dans la vidéo (nostalgia) (1971), chaque image est posée « sur une plaque chauffante et filmée par la caméra placée directement au-dessus d’elle. La durée de chaque plan correspond au temps que met le cliché à prendre feu et être complètement réduit en cendres. Durant chacun des plans, une voix décrit la prochaine photo qui va apparaître. Chaque description dure le temps que la photo prenne feu mais s’achève avant sa réduction en cendres. Du coup, pendant environ les quarante-cinq dernières secondes de chaque plan, il n’y a ni image photographique à voir ni commentaire à entendre [7] ». Les commentaires sont à la fois tirés des propres notes de J.G. Ballard ajoutées dans l’édition de 1990 de La Foire aux atrocités, mêlés à ceux de Walter Benjamin, William Burroughs, Winfried Georg Sebald, Sigmund Freud, André Breton… Des images-collages extraites de l’advertisement ballardien et recyclées en papier peint d’intérieur, sur lequel des images d’archive sont encastrées sans commentaire, jusqu’à la séquence vidéo d’images détruites décrites ou évoquées par anticipation, Ian Simms nous offre un voyage dans le XXème siècle, d’où ressort la difficulté, selon son propre sentiment, « à se situer dans la tension entre histoire et mémoire, vérité et fiction, territoire et lieu, image et souvenir ». L’image disparue, il ne reste que les mots de Walter Benjamin (Le caractère destructeur [8]) et J.G. Ballard (Ce que je crois) défilant sur un écran panoramique. Cette exposition est réalisée avec le concours de Ditoc Europe. Photographies © Jc Lett